LA VIE APRES LA FAILLITE en Argentine :
(Art du POINT par Olivier Ubertalli)
A quoi ressemble un
Etat en banqueroute ? Retour à Buenos Aires dix ans après.
A la faculté d’économie de Buenos Aires, le musée de la dette extérieure argentine vaut le détour. Des étudiants vous racontent, chiffres à
l’appui, l’histoire du naufrage argentin. C’était il y a dix ans « le chômage avait grimpé à 22%. Toutes les classes sociales manifestaient leur
ras-le-bol dans un concert de casseroles décrit Stéfano notre guide. Tout ce gâchis provient de l’explosion de la dette sous la dictature des années
70 et sous la Présidence de Carlos Menem dans les années 90 ». Décembre 2001. En récession depuis déjà 4 ans, le pays s’enfonce dans la pire crise économique de son histoire. Le FMI
refuse d’aider une nouvelle fois le gouvernement radical Fernando de la Rua, successeur du libéral Carlos Menem. Plus moyen de tenir la parité d’un peso pour un dollar qui servait d’arme
anti-inflation. La fuite des capitaux avoisine les 200 milliards de dollars. Le gouvernement limite alors les retraits bancaires à 250 pesos par semaine (40 euros) : c’est le corralito (le petit enclos). Une quinzaine de coupures provinciales, les bonos portant des noms fantaisistes comme QUEBRACHO(des assignats locaux en fait) circulent pour pallier l’absence de cash. Dégoutée, appauvrie, une partie
de la population pille les supermarchés. Les grèves se multiplient. « Que se vayan todos »(qu’ils s’en aillent tous) entend-on dans
les manifestations. C’est l’état de siège. Les 19 et 20 décembre, une quarantaine de civils meurent sous le feu de la répression policière. L’Argentine plonge en enfer.
Le chef de l’Etat fuit en hélicoptère le palais présidentiel. En deux semaines, l’Argentine change 4 fois de président et, fin décembre 2001,
elle fait défaut sur sa dette publique extérieure. « L’Argentine est en faillite. Notre modèle pervers a jeté 2 millions de compatriotes dans
l’indigence, détruit la classe moyenne et nos industries » se lamente le nouveau chef de l’Etat, un péroniste, Eduardo Duhalde. Il rompt le lien avec le dollar qui avait tué la
compétitivité de l’Argentine et dévalué le peso. Les banques sont prises d’assaut. Mais les Argentins ont beau frapper contre les rideaux de fer, on leur interdit de retirer leurs dépôts.
Certains perdent toutes leurs économies. Le chômage touche plus d’un quart de la population. La pauvreté, plus de la moitié. La nuit tombée, des dizaines de milliers de « cartoneros » ou recycleurs de cartons fouillent les poubelles.
Débrouille. « ce fut le pire Noël de ma vie » se souvient Javier Estebecorena. La trentaine passée, il ouvre avec son frère une boutique de mode en décembre
2001. Aucun client ne franchit la porte du magasin dans les premières semaines « Il n’y avait ni futur ni perspective d’amélioration. Ni cash, ni
main d’œuvre, ni matériel » poursuit-il. Marcelo Ruarte et son fils Diego ont été licencié du BAUEN, un hôtel de luxe de la capitale. Le patron a filé à l’anglaise sans payer ses
dettes. « nous n’avions même pas d’argent pour envoyer nos enfants à l’école » peste Marcelo . L’ancien réceptionniste sexagénaire
s’est converti au troc, puis a enfilé les habits de cuistot, tondeur de pelouse et peintre en bâtiment. En 2003, Marcelo et Diego ont occupé puis rouvert avec d’anciens collègues l’hôtel BAUEN
sous forme de coopérative. L’établissement emploie aujourd’hui plus de 160 personnes. Le BAUEN fait partie des quelques 200 PME en faillite « récupérées » par leurs employés. 10.000
emplois ont été ainsi préservés. Marcelo se réjouit : « Nous avons démontré que l’autogestion peut rapporter des bénéfices. Ne cherchez pas le
patron. Nous sommes tous notre propre patron. »
A l’image du BAUEN, l’Argentine a sauvé sa peau à force de débrouille, et d’un peu d’autogestion. L’ex bon élève du FMI vanté par son
directeur d’ALORS, Michel Camdessus, a repris son destin en main. Et ça marche ! Après l’enfer en 2002(chute de 11% du produit intérieur brut), le pays sort peu à peu du purgatoire. Il
affiche une croissance à la Chinoise, de plus de 8% par an, sauf en 2008 (6,8%) et 2009 (0,9%) à cause de la crise internationale. Huit années successives de croissance… Du jamais vu dans
l’histoire argentine. « Bien sur qu’on va mieux ! s’exclame ESTEBECORENA, dont le commerce est florissant. « Nous étions les rois du court terme. Nous avons découvert la stabilité et la prévisibilité ». Bref, de bonnes bases pour entreprendre, réduire la pauvreté
et le chômage, tombé sous les 8%. Si le gouvernement est accusé de manipuler les statistiques officielles, l’embellie est bel et bien là. Les Argentins jouissent d’un salaire minimum et d’un
pouvoir d’achat moyen parmi les plus élevés d’Amérique latine.
Son salut, l’Argentine le doit d’abord à son toupet. Elle a dit « BASTA » aux plans
d’austérité et au FMI, puissance honnie. « J’ai du répéter trois fois à Horst Köhler, directeur du Fonds à l’époque, que l’Argentine retirait ses
demandes de prêt. Il n’en croyait pas ses oreilles. » Se souvient Roberto Lavagna. L’ancien ministre argentin de l’économie (2002-2005) a piloté la plus grande restructuration de dette
de l’histoire moderne. -102,5 milliards de dollars- avec une « décote » (réduction de la dette) de 75%. Début 2006, l’Argentine a remboursé d’une seule traite les 10 milliards de
dollars qu’elle devait au FMI. Reste que les marchés financiers internationaux la boudent toujours. Ou lui propose des taux d’intérêts prohibitifs, considérant que le risque pays est trop élevé.
Car Buenos Aires doit encore de l’argent à certains créanciers récalcitrants qui ont entamé des procès notamment aux Etats-Unis et au Club de Paris.
MESURES « K ».
Bien sùr, le rebond n’aurait pas été possible sans la flambée des prix des matières premières agricoles, portée par la demande chinoise. Le prix du soja est passé de 200 dollars la tonne en 2002
à 450 dollars ces dernières semaines. Une aubaine pour le premier exportateur mondial de farine et d’huile de soja, deuxième pour le maïs et cinquième pour le blé. Un flot de devises (100
milliards de dollars par an) renfloue les caisses de l’Etat, qui prélève de fortes taxes sur les exportations. Elles atteignent jusqu’à 50 % pour le soja ! La formidable rente agricole des
Argentins finance les mesures « K » pour KIRCHNER, Nestor, le mari qui a gouverné de 2003 à 2007, et sa femme, Cristina, réélue le mois dernier dès le premier tour de la présidentielle.
Le modèle Kirchner passe par la relance de la demande, avec une aide spéciale pour les classes moyennes et défavorisées, comme le système « d’Asignacion universal por hijo » ( plus de
40 euros par mois donné à chaque enfant scolarisé). Le gouvernement subventionne aussi les tarifs de l’énergie, de l’eau et des transports. A Buenos Aires, le ticket de métro vaut 20 centimes
d’Euro. La consommation est vigoureuse, les centres commerciaux bondés. Cette année, il se vendra en Argentine plus de voitures neuves qu’au Mexique ou en Espagne. Dans la pure tradition
Péroniste, les Kirchner mènent une politique interventionniste et protectionniste. Ils n’ont pas hésité, en 2008, à nationaliser les régimes privés de retraite. Le redoutable secrétaire d’Etat au
Commerce, Guillermo MORENO, met les sociétés au pas. Tel « le parrain », il reçoit parfois les chefs d’entreprise avec un révolver posé sur le bureau ! « Le gel des tarifs des services publics a mis les entreprises dans une situation intenable et, quelques-unes se sont vues contraintes à partir » rappelle
Jean Edouard de Rochebouët, président de la chambre de commerce franco argentine. SUEZ a fui lorsque sa filiale Aguas Argentinas, a été nationalisée. Les « K » manient la carotte ou le
bâton. Cristina Kirchner a ainsi lancé un plan de substitutions et d’entraves aux importations, afin de protéger l’industrie locale. Objectif : réduire de moitié les importations d’ici à
2020. Les importations sont sanctionnées, sauf, s’ils s’engagent à exporter. Cette année, la Barbie de Mattel a été bannie de la PAMPA. Pour que la poupée blonde fasse son come-back, le géant
américain du jouet s’est engagé à distribuer en Colombie les briques encastrables de la marque argentine RASTI. Gonflé mais efficace. Désormais, les argentins pèsent 30% des ventes de jouets,
contre 10% il y a 10 ans. Daniel Dimare, responsable marketing de Rasti, emploie une centaine de personnes, contre une dizaine en 2001. « Le
gouvernement a revalorisé toute l’industrie nationale. Il a aidé les fabricants à améliorer leur production pour exporter. »
Néanmoins, le troc exportation pour importation crée des curiosités. La filiale de Porsche doit exporter du vin argentin, celle de BMW du cuir
et du riz et celle de Hyundai du soja et des cacahuètes ! L’Argentine devient la championne du monde du protectionnisme, avec plus de 150 mesures, d’après Global Trade Alert. De quoi vider
de sa substance l’Union douanière du Mercosur. Le voisin Brésilien, l’un des principaux fournisseurs, est très agacé. L’Argentine joue avec le feu. Les investisseurs étrangers boudent le pays. La
pauvreté n’a pas disparu, et les cartoneros, s’ils sont moins nombreux, font toujours partie du paysage. L’inflation se réveille. Elle se situe à 10%
prétend le gouvernement, démenti par la plupart des instituts privés, qui parlent plutôt de 20 à 30%. Enfin, et, c’est un signe qui ne trompe pas : les capitaux reprennent le chemin de MIAMI
et d’ailleurs. Au point que Buenos Aires vient d’imposer un contrôle des changes. Les recettes de Cristina ne paraissent donc pas éternelles. Le FMI crie casse-cou devant le dérapage des dépenses
publiques et des aides sociales.
Pas de quoi déstabiliser Paul Krugman, que fascine la résurrection du pays du tango. Le prix Nobel d’économie conseille même à la Grèce
d’imiter Buenos Aire pour renaître de ses cendres. « L’exemple argentin montre que le défaut est une idée formidable » écrit-il sur son
blog du NEW YORK TIME. Roberto Lavagna le « sauveur » de l’Argentine n’en démord pas « Les plans de sauvetage consistent à réduire le
demande en pleine récession. Or une économie ne peut pas s’en sortir sans consommation ». Le FMI et la BCE se trompent encore ».
Note personnelle de TACANITAS :
J’ai vécu de l’intérieur cette faillite comme éleveur sur le campo. J’ignorais ce qui allait pouvoir arriver : « le ciel nous tombait sur la tête. » Il n’y avait plus d’argent en circulation. Alors je convoque mes péons et je leur dis : « je ne sais si je
pourrai continuer à vous payer, mais, nous tuerons une vache ou un bœuf et je le mettrai au congélateur. Et vous me demanderez un morceau de viande au fur et à mesure de vos besoins. Et quand le congélateur sera vide nous le remplierons. Au moins vous aurez de quoi manger » Cette mesure a duré 2 ans. Bien que je n’aie jamais manqué une seule paie. Nous avions des sortes d’assignat portant le nom de
QUEBRACHO c’est le nom d’un arbre. Aujourd’hui un ami m’a écrit et me dit que « les arbolitos » fleurissent de nouveau dans les rues de BUENOS
AIRES… ?
Faut-il rappeler ici, que si les prix des céréales
ont explosé, dans le même temps les modes de culture ont changé dans leur globalité. Avant 2001, les agriculteurs commençaient à peine à connaître les semences GENETIQUEMENT MODIFIEES. Après
2001, non seulement ces pratiques se sont développées pour aboutir à 100% de cultures OGM sans labour. Ainsi, malgré les prélèvements indiqués dans l'article, la culture du soja comme celle de
maïs avec un doublement des rendements sont restées rentables.
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